Sarah, 57 ans

Patiente ayant terminé sa féminisation vocale

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?

J’ai 57 ans et j’ai débuté ma transition en 2014, il y a 5 ans. J’ai été opérée pour une réassignation sexuelle en 2017 et j’ai commencé l’orthophonie en janvier 2018. J’ai arrêté la rééducation au bout d’un an car la prise en charge n’était remboursée que pour un certain nombre de séances. Donc, j’en ai fait pendant 1 an à raison d’une séance par semaine. Pour l’instant, j’essaie de continuer mes petits exercices chez moi, ce qui n’est pas toujours facile. En plus, professionnellement, j’ai déménagé donc je ne suis plus dans la ville où je faisais mes séances d’orthophonie. Les deux choses se sont réalisées à peu près en même temps.

La  chirurgie de réassignation sexuelle vous a-t-elle aidée à vous sentir plus femme ?

Oui, tout à fait. J’aime beaucoup la natation donc, à la piscine ou à la plage, on est quand même beaucoup plus à l’aise. C’est vrai que la chirurgie est quelque chose d’irréversible, une fois que c’est fait vous n’avez plus le choix. Après, j’ai fait le choix de ne pas faire de mammoplastie pour le moment car ce n’est pas là que je place un aspect de la féminité. Je préférais plutôt travailler sur l’orthophonie et sur la voix, car la voix est quelque chose de très important. Quand on est une femme transgenre, il y a deux choses auxquelles les gens s’attachent tout de suite, c’est d’abord l’aspect que vous dégagez et ensuite c’est la voix.

Depuis quand vous êtes-vous sentie femme ?

C’est très vieux, c’est quelque chose qui vous prend à l’enfance. Moi personnellement, c’est à l’âge de 6 ans. J’étais en dernière section de maternelle et je regardais ma maîtresse. Je la regardais en me disant « C’est cette femme que j’aimerais être ». C’est ce qu’elle dégageait et ça m’a poursuivie pendant longtemps. Après, moi j’ai fait ma transition assez tardivement. Dans les années 70, il n’y avait pas Internet. Quand vous vivez à la campagne, il est difficile d’expliquer ce que vous ressentez. Finalement, ce besoin de devenir femme revient par vagues incessantes. Il y a des périodes où l’on rentre dans un moule. J’ai fait du sport comme les copains, j’ai fait du foot… Puis vous faites votre service militaire. Il y a des vagues où vous essayez de vous affirmer dans le rôle qu’on vous a assigné, même quelquefois vous l’exacerbez un peu, en faisant beaucoup de sport dans mon cas. Et ça revient incessamment à 30 ans, 40 ans. Jusqu’à ce que ça revienne tellement que vous vivez deux vies en même temps. Le jour en monsieur et la nuit en madame, c’est un peu fatigant. C’est une chose à laquelle je pensais tout le temps. Et une fois que j’ai fait ma transition, je n’ai plus jamais repensé à la vie d’avant.

Comment vous sentiez-vous par rapport à votre voix avant la rééducation ?

C’était difficile car je ne savais pas trop ce qu’il fallait que je fasse. Ma voix ne me dérangeait pas mais quelques fois je me laissais un peu plus aller et je ne faisais pas d’efforts dans ma voix. Je ne savais pas quels efforts il fallait que je fasse. Aujourd’hui, il arrive encore à ma voix d’avant de revenir, surtout dans les moments d’émotion, de tristesse ou de colère.

Après 1 an de rééducation, votre voix vous convient-elle aujourd’hui ?

Elle me convient, car ce qui est important dans ce travail de la voix, c’est de pouvoir parler sans avoir l’impression de forcer ou de tirer sur sa voix. Ce qu’on a réussi à faire avec mon orthophoniste, c’est essayer d’avoir un son de voix avec lequel je suis à l’aise pour tenir une conversation. Et ce dont je me suis aperçue, c’est que quand j’essaie de parler doucement et pas fort, ça ne fonctionne pas du tout.

Pour l’instant, ma voix me convient. Il faut que je fasse quand même attention. J’ai toujours les exercices en tête, qu’il faudrait que je fasse quotidiennement mais c’est quelque chose que je ne fais pas toujours, j’avoue. Ce n’est pas quelque chose d’acquis.

Avez-vous des retours sur votre voix de votre entourage ou lorsque vous êtes au téléphone ?

Quand je suis au téléphone, c’est encore compliqué. Je ne sais pas pourquoi. Soit je ne fais pas le bon effort ou alors, apparemment, le téléphone modifie sensiblement la voix. Donc le téléphone, cela reste encore compliqué. Mais ce n’est pas quelque chose qui me dérange.

Avec mon entourage familial, quelques fois j’ai tendance aussi à me laisser un peu aller et ne pas faire les efforts qu’il faut.

Pourquoi n’avez-vous pas subi de chirurgie laryngée ?

Ce n’est pas quelque chose que j’envisage car, avant de voir une orthophoniste, j’ai rencontré une phoniatre et elle ne me l’avait pas conseillée. On m’a dit que c’était très délicat et qu’on se retrouve avec une voix qu’on n’a pas apprivoisée. Puis quelquefois, les cordes vocales peuvent se re-détendre.

En séances d’orthophonie on apprend plein de choses. On découvre un organe, on découvre la langue, la région du nez, de la gorge. On n’a pas conscience de ce tout qu’on peut faire avec. Et l’essentiel c’est de « s’apprendre » une voix et de se l’approprier.

Conseilleriez-vous l’orthophonie à d’autres femmes transgenres ?

Oui ! J’en connais qui en ont fait et qui ont arrêté bien plus tôt que moi pour des raisons que j’ignore. Mais je sais que pour moi, c’est quelque chose d’important et perfectible. Il faudrait qu’il y ait plus d’orthophonistes et notamment des orthophonistes qui acceptent de travailler sur la féminisation de la voix.

Merci énormément pour votre témoignage.

De rien, c’est toujours agréable de pouvoir témoigner. Souvent on parle de visibilité et d’invisibilité des personnes transgenres. Quelquefois, notre souhait est justement de devenir invisible dans notre société. On n’a pas à nous poser sans cesse la question « Mais qui êtes-vous exactement ? », mais on a aussi besoin de témoigner. Quand on peut le faire, c’est quelque chose d’important.